Lettre de Annick Lagadec aux députés européens pour la récupération du matériel informatique saisi par la police.

 

 

Rennes, Le 14 novembre 2000

Lettre aux députés européens

 

Madame, Monsieur,

Nous nous adressons à vous pour vous informer de la situation que nous vivons actuellement en Bretagne, dans l’Etat français, une situation qui nous paraît sans issue et qui ne peut que surprendre les tenants de la démocratie.

Vous savez sans doute que la Bretagne est un ancien Etat indépendant, annexé par la France à la suite de guerres et de traités non respectés, au XVIe siècle. Cette annexion n’a toutefois pas mis fin à la pratique de la langue bretonne, ni à une façon de vivre spécifique à ce pays.

A l’époque de l’annexion, la Bretagne était un Etat florissant sur le plan économique. Intégré à la France, dont les intérêts politiques et économiques n’étaient pas les siens, la Bretagne a vu son économie péricliter, ses enfants s’exiler, en France ou sur d’autres continents, sa langue s’éteindre peu à peu. Mais depuis le début de ce siècle, malgré une répression policière, judiciaire et politique intense, malgré une intégration forcée, la Bretagne revit : sa langue est à nouveau parlée par les jeunes générations, son économie est en plein développement, grâce notamment aux nouvelles technologies, parallèlement aux activités traditionnelles. Les Bretons sont de plus en plus nombreux à réclamer de l’Etat français ce que d’autres peuples ont obtenu ailleurs : une autonomie ou une indépendance leur permettant de maîtriser leur présent et leur avenir.

Malheureusement, la France est loin d’avoir, pour ses minorités, la même écoute que celle dont ont bénéficié l’Ecosse, le Pays de Galles, la Catalogne ou Euskal Herri. Les revendications bretonnes se heurtent à une répression de plus en plus forte. Pourtant, nous tenons à le souligner, contrairement à ce que l’on a pu voir dans d’autres pays, les actes de « violence » commis en Bretagne se sont toujours limités à des actions symboliques. En trente ans, on n’a eu à déplorer que trois victimes par accident, dont deux membres des commandos bretons soucieux d’éviter, justement, de faire des victimes.

Dans ce contexte, le mouvement indépendantiste breton est victime, depuis un an, d’une vague de répression inconnue jusqu’à ce jour. Dix hommes sont actuellement incarcérés, accusés d’être mêlés à des attentats sans aucune preuve matérielle dans leur dossier Cinq autres sont inculpés, remis en liberté.

Mais il y a pire encore : plus d’une centaine de personnes, des hommes, des femmes, des jeunes, des anciens (une grand-mère de près de 80 ans !), ont été interpellés par la police « antiterroriste » avec une grande brutalité et placés en garde à vue jusqu’à quatre jours et quatre nuits sous le prétexte d’être parents, amis, voisins, collègues de travail ou de formation, simples connaissances de membres présumés des mouvements indépendantistes. On leur précise bien, lors de leur arrestation, qu’ils ne sont considérés que comme de « simples témoins » à qui on ne reproche aucun fait délictueux, mais on les traite comme des délinquants, enfermés en cellule, privés de tout contact avec l’extérieur, laissés seuls pendant des heures sous la surveillance de caméras, puis interrogés des heures durant.

Et ce n’est pas tout : systématiquement, les policiers antiterroristes saisissent la totalité du matériel informatique qu’ils trouvent chez ces « simples témoins » : unités centrales, claviers, moniteurs, souris et même imprimantes ! Les intéressés n’ont même pas la possibilité de sauvegarder les fichiers indispensables à leurs travaux scolaires ou professionnels. On a ainsi privé brutalement de leur outil de travail des journalistes, des enseignants, une graphologue, des étudiants… Ensuite, il est impossible de récupérer ce matériel. Certaines personnes en sont privées depuis maintenant un an !

Nous tenons à vous informer de ces pratiques que nous estimons contraires aux règles élémentaires de la démocratie et de la justice. Nous vous demandons de bien vouloir intervenir, dans la mesure de vos possibilités, auprès des autorités françaises afin que ces pratiques d’un autre temps cessent et que soient restitués les matériels injustement confisqués. Nous sommes bien entendu à votre disposition pour tout renseignement complémentaire. Nous vous remercions de l’attention que vous voudrez bien porter à notre demande.

Annick Lagadec

Journaliste, membre de la Coordination anti-répressive de Bretagne