Gilbert Cabon raconte sa garde à vue
Je suis arrêté sur mon lieu de travail, en présence de mes collègues, le lundi 16 octobre 2000 à 9 h 45, par un gendarme maritime, un inspecteur de police judiciaire et un inspecteur de la DNAT (Direction nationale anti-terroriste) que je qualifierais de police politique. Ce dernier me présente une commission rogatoire signée de Gilbert Thiel et Laurence Le Vert, concernant le vol d'explosifs de Plévin et les attentats de Pornic et Quévert. A partir de cet instant, je suis officiellement placé en garde à vue, comme témoin dans ces affaires.
Après une première halte dans un bureau de la gendarmerie maritime de l'arsenal de Brest, je suis conduit à toute vitesse vers mon domicile a Sizun, où sera procédé à une perquisition de mon habitation en présence de ma compagne, en traitement médical depuis quelques jours. Je constate qu'une autre équipe d'inspecteurs était présente chez moi depuis 7 heures du matin.
Mes trois enfants, âgés de 10, 8 et 6 ans, ont malgré tout rejoint les bancs de l'école, mais en retard, et perturbés par ce qui se passait à la maison. Les policiers ayant perquisitionné la maison et les dépendances, c'est au tour de mon véhicule, resté à la gare de Landivisiau. Après avoir insisté pour que ma compagne, qui n'est pas interpellée, puisse appeler notre médecin de famille, je suis emmené au commissariat de Brest. Il est environ 14 h lorsque je suis placé dans une cellule sans vue sur l'extérieur, sous surveillance vidéo et à l'éclairage constant. On m'enlève chaussures, montre, argent, lunettes, mouchoir, ceinture, clefs.
Un inspecteur de la DNAT vient me chercher une première fois dans l'après-midi, pour un interrogatoire. Il s'agit de leur confirmer ce qu'ils savent déjà : mon identité, mon adresse, mes horaires de travail, mon compte en banque. Ils saisissent mon agenda et deux carnets d'adresses. Ils s'introduisent ainsi dans ma vie privée et banale. Le but est sans doute d'élaborer un portrait psychologique de la personne qu'ils auront en face d'eux pendant quatre jours, comme les y autorisent les lois de la République française . Dès cet instant, j’ai l’impression de passer de témoin à suspect.
Ensuite, je suis informé qu’un ami, Rolland L., se trouve également en garde à vue. J’apprendrai plus tard que des inspecteurs se sont présentés à 6h30 du matin, chez sa mère âgée de 80 ans, prétextant un accident de circulation. Puis au cours d’un retour en cellule, j’entrevois une autre connaissance, Marcel T.
Les montées dans les bureaux de la police judiciaire et les descentes dans cette cellule à la lumière artificielle et aveuglante et sous surveillance vidéo constante, me font perdre la notion du temps. Le jour et la nuit ont la couleur de l'angoisse. Comme je leur affirme que je ne leur suis d'aucune aide dans les enquêtes qu'ils instruisent, ils m'interrogent surtout sur mes activités militantes culturelles et politiques. Ils veulent connaître mes relations avec certains de mes amis actuellement non jugés et incarcérés en prisons parisiennes. Les questions portent également sur mon appartenance à différents mouvements bretons : Emgann, Skoazell Vreizh, Diwan, et, pour couronner le tout, en insinuant des liens avec l'ARB. Face à mon mutisme, et au refus de signer leurs procès verbaux de garde à vue, des pressions de toutes sortes sont utilisées: menace de perdre mon emploi, de me couper de ma famille, réflexions méprisantes sur mes idées politiques.
Le mercredi matin, je suis extrait menotté, du commissariat Colbert, et présenté au juge Le Bécachel, du tribunal de grande instance de Brest. Il prolonge ma garde à vue jusqu'à 96 heures. Je suis entouré des inspecteurs de la PJ et de la DNAT lorsqu’il me demande si j’ai des remarques à faire sur mes conditions de garde à vue. Je dénonce les méthodes d’arrestation, de perquisition et de traitement d’un témoin, les inspecteurs s’en serviront plus tard pour me reprocher mon attitude.
L’interrogatoire se poursuit au sujet d’une conversation téléphonique avec Rolland L., datant du mois de juin. Les inspecteurs confieront à Rolland que je suis sur écoute depuis début avril. Cette conversation a, pour objet un déménagement de meubles, d'où la présence de Marcel T . dans leurs locaux, la veille. J'apprendrai plus tard qu'une quatrième personne a été convoquée à la gendarmerie de Huelgoat pour un interrogatoire de deux heures.
Marcel T. est relâché le mardi et Rolland L. le mercredi soir. Je dois subir les prises de photo et d'empreintes digitales pour leur fichier. Les inspecteurs justifient mon maintien en garde à vue en me présentant une deuxième commission rogatoire, datée du 17 octobre, et relative à des attentats et mitraillages de gendarmeries entre 1993 et 1996. Les mêmes questions, le même mutisme.
Le jeudi matin, un avocat est autorisé à me rencontrer pendant un quart d'heure. Il n'a pas eu accès aux procès verbaux et ne peut que constater mon état de fatigue et le traitement réservé à un témoin.
Par la suite, je suis présenté devant un médecin qui m'ausculte et veut effectuer un prélèvement dans ma gorge. Lorsque je lui en demande la raison il feint de l'ignorer et balbutie qu'il doit y avoir un rapport avec la génétique. Devant mon refus, il en avertit l'inspecteur de la DNAT qui déclare ne pas en être surpris et décide de confisquer mon slip pour des tests ADN, n'ayant pas trouvé de peigne dans mes affaires personnelles.
Le jeudi après-midi, je suis expédié à vive allure, en voiture, de Brest à Rennes. Un autre véhicule nous suit, transportant à son bord un autre militant breton, Philippe L. L’arrivée à Rennes relève de la parodie de film policier, pour cause d’embouteillage et de manifestation d’ambulanciers. L’inspecteur, passager à l’avant, extrait un gyrophare de dessous son siège et le place sur le toit. Nous traversons Rennes, sirène hurlant, à grands coups de klaxon et à vive allure, en frôlant les autres véhicules et en roulant indifféremment, sur la voie de gauche ou de droite. La population rennaise présente sur les trottoirs est terrorisée à leur passage.
Arrivé dans les locaux de la police judiciaire de Rennes, je suis placé dans un bureau et interrogé à nouveau. Les inspecteurs placent en permanence sous mes yeux des photos du corps qu'ils disent être celui de Laurence Turbec, victime innocente de l'attentat de Quévert. Ils veulent me confronter à des déclarations qu'auraient tenues des personnes les jours précédents.
Ce premier interrogatoire nocturne est ponctué de réflexions méprisantes et de menaces de m'expédier à Paris, me présenter à un juge et m'incarcérer. Puis je suis descendu en cellule et croise un autre interpellé, Patrick C., dont c'est le tour de subir leurs questions.
Lorsqu'ils reviennent me chercher en pleine nuit pour un deuxième interrogatoire, je crains un dérapage comme je l'ai subi il y a une dizaine d'années, lorsque j'avais reçu des coups m'occasionnant une plaie à la tête. La fatigue, le manque de sommeil et de nourriture, les pressions psychologiques de toutes sortes, la crainte d'être questionné par des personnes ayant abusé d'alcool, rendent ce dernier interrogatoire nocturne interminable.
Ma garde à vue est levée le vendredi 20 octobre à 10 heures du matin. Je préviens ma famille de ma libération et achète un ticket de train pour le voyage retour. Je n'ai pas été payé pendant 5 jours et me retrouve fiché par des tests ADN.
Je ne suis pas mis en examen et me retrouve donc en liberté... surveillée comme de nombreux militants bretons qui ont pris le risque de revendiquer et d'affirmer leurs idées publiquement. Que ce soit au téléphone, en voiture ou au travail, la surveillance et le fichage sont notre lot quotidien. Certains feignent de l'ignorer, soit par naïveté, soit parce qu'ils s'aveuglent par d'illusoires promesses des représentants de l'État français.
Pour ma part, je pense que nous n'avons rien de bon à attendre des gouvernements qui se succèdent aux commandes de leur République jacobine, une et indivisible. J'ai confiance en la population bretonne pour sa capacité à prendre conscience de son identité et à élaborer ses propres structures gouvernementales indépendantes de l'État français et reconnues au niveau international. Comme me l'écrivait dernièrement un prisonnier politique: les rêves doivent se nourrir pour devenir réalité. Alors abreuvons-nous à la source des luttes culturelles, sociales et politiques pour que le peuple breton maîtrise enfin son avenir en toute indépendance.
Texte écrit le 6 novembre 2000 après 4 jours de garde à vue, 10 jours d'arrêt de travail et quelques jours de réflexion.
Gilbert CABON
Breizh Info - 22 novembre 2000