Les articles de presse sur la prison censurés à Fleury

 

    Quand il écrit à son ami Gérard Bernard, militant breton incarcéré à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis (Essonne), Claude Le Duigou prend toujours soin de numéroter ses courriers et de noter le contenu de ses envois. Ce formalisme s'est avéré fort utile quand son correspondant s'est aperçu qu'une partie des courriers expédiés était retenue par la direction de la prison. Les lettres de son ami lui parvenaient, mais pas les photocopies d'articles de journaux qui les accompagnaient. Hasard ou fait exprès, les coupures de presse censurées étaient toutes relatives à la justice ou à la prison.

    Ouvrier au chômage de Lorient, membre du comité CGT de lutte pour l'emploi, Gérard Bernard, trente-sept ans, est militant du mouvement Emgann (Combat), partisan d'une Bretagne indépendante et socialiste. Soupçonné d'être impliqué dans l'affaire d'un vol de 8 tonnes d'explosifs, le 28 septembre 1999, à Plévin (Côtes-d'Armor), il est mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, recel d'explosifs et détention d'armes» et placé en détention provisoire à Fleury-Mérogis le 13 novembre.

    Il entretient d'emblée une correspondance assidue avec son ami Claude Le Duigou. Les deux hommes s'aperçoivent très vite que les photocopies de coupures de journaux ne parviennent jamais à Gérard Bernard. Plusieurs articles du Monde relatifs à la polémique suscitée par la publication du témoignage de la médecin-chef de la Santé, Véronique Vasseur, des coupures de Libération, du Figaro, un dossier consacré à la prison publié par Le Nouvel Observateur, etc. sont saisis par la direction et retenues à la fouille.

    Hormis les courriers échangés entre les détenus et leurs avocats ou les autorités judiciaires, la correspondance des prisonniers peut être contrôlée par l'administration pénitentiaire. Le code procédure pénale permet de retenir les lettres qui « contiennent des menaces précises contre la sécurité des personnes ou celle des établissements pénitentiaires ». La presse n'entre bien évidemment pas dans ce critère, d'autant que les détenus peuvent acheter les journaux à la « cantine » de la prison ou les consulter à la bibliothèque.

    Par le biais de son avocate, Gérard Bernard demande des explications à la direction de Fleury-Mérogis. Le 16 février, il lui est répondu que cette saisie « est tout à fait légale et réglementaire ». S'appuyant sur une circulaire de 1986 et une note de 1990 de l'administration pénitentiaire, la direction affirme qu'une correspondance est « une relation écrite entre deux personnes nommément désignées », ce qui exclurait l'envoi de photocopies. Elle ajoute que, selon le règlement intérieur de la maison d'arrêt, « ne sont pas considérés comme correspondances (...) les imprimés dont le contenu ne concerne pas spécifiquement et exclusivement le destinataire » et que « l'envoi de journaux et de revues est interdit sauf par abonnement direct ».

    Contactée par Le Monde, la direction de l'administration pénitentiaire indique avoir entrepris des vérifications. Gérard Bernard, lui, a déjà écrit à la ministre de la justice, Elisabeth Guigou pour dénoncer cette « censure, révélatrice du sentiment d'enfermement que l'administration pénitentiaire veut faire valoir et de la chape de plomb qu'elle fait peser sur ses établissements ». 

 

Cécile Prieur 

Le Monde - 19/20 mars 2000